Jean Pagès avait eu une belle carrière au volant de cette D.B., mais pas de palmarès

Mais comment est-il venu au sport-auto ?

Nous sommes au début des années cinquante, alors que la France se réorganise. le sport automobile renaît de ses cendres et voit apparaître une génération de pilotes que l’on pourrait aujourd’hui qualifier de « gentlemen drivers ».

Atteints par le virus de l’automobile et de la compétition, ces hommes partagent leur emploi du temps entre la conduite de leurs affaires professionnelles et la participation aux plus grandes épreuves sportives internationales : un peu comme les pilotes du Mans-Classic ou du V de V racing.

Cette période révolue était marquée par l’éclectisme des pilotes, souvent capables de passer d’une discipline à une autre, ainsi que par la chaude et amicale ambiance qui régnait dans les coulisses, car à cette époque de liberté et de joie de revivre, on rigolait bien même si on se tuait beaucoup = tous les plaisirs se payent !

Naturellement attiré par l’automobile alors qu’il dirigeait une entreprise de taxis et de location de voitures sans chauffeur, Jean Pagés fait partie de ce cercle restreint d’amateurs qui ont écumé, dans la joie et la bonne humeur, les routes d’Europe au volant de bolides bardés de numéros de course.

Si malgré son sérieux coup de volant, il ne put se forger un copieux palmarès, c’est surtout qu’il pratiquait ce sport en amateur sur des autos souvent préparées dans ses ateliers avec des mécaniciens de bonne volonté.

En février 1951, un éclaté de Robert Roux dans l’Automobile magazine signalait que Jean venait de concevoir un racer sur mécanique 4 CV et il me raconte : 

« La monoplace fut terminée en catastrophe. Je suis parti à Montlhéry par la route pour participer au Bel dOr. La course était partie depuis deux heures ! »

« J’ai commencé par bricoler des 4 CV, c’était non truc. Ma première course fut le Bol d’Or de Saint-Germain où j’ai coulé deux bielles. J’ai aussi fait un Tour de France avec André Georges Claude,  le Lyon-Charbonnières et les Mille Miles en 1953 où j’ai terminé deux fois sixième »

« Puis , Renault m’a proposé une 1063 équipée d’une boite 4 rapports et entièrement en aluminium qui devait marcher dit feu de Dieu. Lorsque j’ai reçu la voiture, j’avais une boite 3 vitesses comme tout le monde et seul le capot arrière était en aluminium !

Aux Mille Miles avec le n°2218, le moteur bouillait au-dessus de 100 km/h.et j’ai dû abandonner. M. Lardon ne voulait pas me croire. A force de discuter avec les autres pilotes et notamment avec Pons qui marchait fort, j’ai appris qu’une série de culasses avait été loupée expliquant pourquoi on refroidissait mal. Je ne l’ai pas gardée longtemps. J’avais demandé l’engagement de cette voiture au Monte-Carlo qui l’a refusé pour une histoire d’homologation,  le suis parti au volant d’une Ford Vedette en compagnie de mon ami  Claude Le Guézec et un américain. »

«  Claude trouvait qu’il fallait être trois dans une grosse voiture ! Quel clown ce Le Guézec. Il a couru son premier rallye à mes côtés sans licence sportive. »

Lors de ce Monte-Carlo fortement enneigé, Jean Pagès va exercer ses talents d’acrobate malgré des problèmes de freins.

 « En descendant de Lisbonne, peu avant Madrid, je suis sorti en ligne droite à cause d’un frein arrière qui bloquait. On est reparti et on a fait bricoler le système à Madrid et à Paris. Le temps de réparer la voiture rue de Berri, notre Américain qui avait une trouille pas croyable était parti avec sa femme. On l’a chassé pour le remettre dans la Ford (rires…).

Ça marchait quand même fort. A Clermont-Ferrand, on a pointé en avance, seul Rosier était passé avant nous. Seulement dix équipes n’étaient pas pénalisées. Plus loin, Claude est parti en travers et moi qui me reposais derrière, je hurlais : « Freine pas, freine pas ! ». Bref, il a mis la Vedette dans le fossé. A Valence on était hors-course. Dommage, car avec la direction directe, la boîte avec le relais Simpar à six vitesses et les gros Michelin, c’était parfait sur la neige. »

L’EPISODE PANHARD

Jean Pages acquiert sa DB Panhard le 6 avril 1955 à un type d’Asnières.

Rapidement, il remet en état la barquette qui portait les séquelles d’une sortie de route de son ancien pilote lors des Mille Miglia 1954.

« Aux 12 Heures de Montlhéry, j’étais dans le peloton des Porsche. Ça marchait si bien que j’ai décalotté un tambour portant la roue. Et puis le moteur s’est montré capricieux. Quel épisode. J’avais monté un compresseur Constantin. Impossible à régler. Un copain de chez Solex a essayé, en vain puis un type est arrivé en disant : « C’est le même compresseur que celui de Chancel Le sien marche à l’alcool. »

LES MILLE MILES

Mais plus que toute autre épreuve ses deux participations aux Mille Miglia au volant de la DB restent ses plus folles épopées.

« A chaque fois, je faisais la route de nuit pour atteindre Brescia, je prenais le départ en retard de sommeil. La première fois, je suis tombé en rade sur ennuis moteur et la seconde, je suis tombé en panne d’essence. La seule combine pour connaître la consommation était de vider un réservoir et de basculer ensuite sur l’autre. Dans la descente de Rome sous la pluie, à l’entrée d’un virage, je loupe trois fois la seconde, freins pleins d’eau, je tape une borne. J’ai cassé une aile et endommagé la culbuterie. Je suis rentré à Paris sur un cylindre. »

Peu après son engagement comme troisième pilote aux 24 Heures du Mans 1958 sur la Lotus XI de Masson/Héchard, Jean Pagès se rend compte qu’il est de moins en moins aisé de mener de front plusieurs activités.

 « Mon affaire m’accaparait beaucoup et puis ça devenait trop professionnel :  j’ai arrêté. D’ailleurs un soir en rentrant chez moi, je me suis arrêté chez Consten qui rentrait de reconnaissance avec Hébert. Ils avaient enregistré toutes les notes au moyen d’un magnétophone Grûndig ! Ils m’ont demandé de garder le silence…

J’ai couru avec les meilleurs, Moss, Fangio. On ne jouait pas dans la même cour, mais je me suis bien amusé. C’était avant que le sport ne se fonctionnarise et les marchands étaient encore sur les marches du temple.

 Mon meilleur souvenir restera pourtant les Mille Miles.

Quatre fois au départ, une fois à l’arrivée, lors de ma première participation en 1952.

 La course bien sûr, avec son ambiance. Mais aussi l’organisation, avec à sa tête le comte et la comtesse Baggi à qui je rends un grand hommage. »

JEAN ET SA BARQUETTE D.B.

 Si Jean Pagès raccroche son casque, encore qu’à l’époque il courait en polo et mocassins, il va conserver sa DB Panhard dont je vous ai raconté sa restauration.

Et comme il la voulait dans les règles de l’art et configuration d’époque, je lui avais indiqué Bernard Coural pour le côté mécanique, qui était, à cette époque, le meilleur motoriste et avait surtout des pièces d’origine. Et puis Bernard connaissait la compétition par coeur ayant été lui-même champion de France VHC avec son monomill.

Selon certaines sources, ce proto bleu France désigné HBR sur la carte grise serait l’une des deux voitures des 24 Heures du Mans 1954.

Elle aurait été fabriquée en 1953 et participé cette même année à l’épreuve mancelle.

Difficile de définir des hypothèses puisque les fiches du Mans ne comportaient pas les numéros de châssis.

Il n’empêche que certains détails laissent à penser que la barquette de Jean est bien l’une des sarthoises.

 « J’ai l’impression qu’ils en ont construit pour les courses sur route. Elles étaient légèrement différentes. Il n’y avait pas de réserve d’huile pour les grands parcours, le déflecteur derrière le moteur n’était pas le même, la batterie était dans le capot moteur au lieu d’être au pied du passager. »

« C’est marrant, il faudrait que je retrouve les deux tôliers qui travaillaient sur les voitures. Lorsque je l’ai démontée, je me suis rendu compte que les tôles de chaque côté n’étaient pas découpées de la même façon. L’explication, c’est que l’un des frères était droitier et l’autre gaucher. Chacun faisait sa moitié de voiture. »

« En revanche, je sais que ma DB Panhard fut exposée au Salon de l’auto de 1954 où elle portait « l étiquette » Jeudy Bonnet en référence à Gabriel Jeudy, le fabricant de soupapes qui apporta longtemps son concours financier à la marque de Champigny. »

Voilà, je vous ai partagé l’une de nos rencontres rapidement résumée dans l’intérêt de l’histoire de Jean en compétition. Je le remercie encore aujourd’hui de m’avoir fait partager notre passion et surtout de m’avoir permis de conduire sa barquette en 1991…

Il avait aussi une Facel Vega HK 500 qui m’avait impressionnée ! Il passait sans complexe du poussin à l’ogre !

Et puis, nous avons bien rigolé, car comme moi, il aimait plaisanter sur tout : lui le titi parisien et moi l’enfant de Pagnol !

Charly  RAMPAL   Photos : Charly RAMPAL et Jean PAGES