JEAN PAGES : DU TITI PARISIEN AU GENTLEMAN DRIVER

C’est à Rétromobile que je rencontré pour la première fois Jean Pagès, il y a bien longtemps. Le courant entre nous passa immédiatement avec pour dénominateur commun le sport automobile, une fois encore la passion était au rendez-vous d’une amitié durable et sincère.
Aujourd’hui, Jean Pagès n’est plus, mais je voulais qu’il figure sur mon site dans cette galerie des grands hommes amis qui ont couru sur la mécanique Panhard.
Formidable conteur à l’accent de Gavroche très prononcé, je me souviens presque à la lettre près, de toutes ses histoires sportives qu’il m’a racontées. Pour lui rendre hommage et vous faire partager cette vie de passion, je vais plonger dans mes souvenirs où résonnent encore son parler vrai pour vous raconter l’histoire sportive de cet homme ô combien attachant.

Il était une fois, au début des années cinquante, alors que la France se réorganise et que le sport automobile tente de renaître de ses cendres, une génération de pilotes que l’on pourrait aujourd’hui qualifier de « Gentlemen drivers ».

Atteints par le virus de l’automobile et de la compétition, ces hommes partagent leur emploi du temps entre la conduite de leurs affaires professionnelles et la participation aux plus grandes épreuves sportives internationales.

Trajectoire impensable à notre époque où la compétition est devenue une affaire de professionnels. Cette période révolue était marquée par l’éclectisme des pilotes souvent capables de passer d’une discipline à une autre ainsi que par la chaude et amicale ambiance qui régnait dans les coulisses. Autres temps…

Naturellement attiré par l’automobile alors qu’il dirigeait une entreprise de taxis et de location de voitures sans chauffeur, Jean Pagès fait partie de ce cercle restreint d’amateurs qui ont écumé dans la joie et la bonne humeur, les routes d’Europe au volant de bolides bardés de numéros de course.

Si malgré son sérieux coup de volant, il ne put se forger un copieux palmarès, c’est surtout qu’il pratiquait ce sport en amateur sur des autos souvent préparées dans ses ateliers avec des mécaniciens de bonne volonté.

En février 1951, un éclaté de Robert Roux dans « l’Automobile Magazine » signalait que Jean venait de concevoir un racer sur mécanique 4cv. La monoplace avait été terminée en catastrophe pour sa première course à Monthléry. Jean parti par la route au volant de sa frêle monoplace sur cette célèbre nationale 20 qui, 6 ans plus tôt avait vu arriver les chars du Général Leclerc de 2ème DB (tiens déjà un nom prémonitoire !).
Mais il arriva 2 heures après le départ de la course du Bol d’Or !

Jean Pagès a toujours porté un regard amusé sur son parcours sportif émaillé de nombreuse anecdotes et péripéties de voyages.
« J’ai commencé par bricoler des 4cv, c’était mon truc. Ma première course fut le Bol d’Or de St Germain où j’ai coulé deux bielles. J’ai aussi fait le Tour de France Auto avec André Georges Claude et le Lyon-Charbonnières et les Mille Milles en 1953 où j’ai terminé deux fois sixième.
Puis Renault m’a proposé une 1063 équipée d’une boîte 4 rapports et entièrement en aluminium qui devait marcher du feu de Dieu. Lorsque j’ai reçu la voiture, j’avais une boite 3 vitesses, comme toutv le monde et seul le capot arrière était en aluminium ! Aux Mille Milles, le moteur bouillait au-dessus des 100 km/h. M. Landon ne voulait pas me croire. A force de discuter avec les autres pilotes et notamment avec Pons qui marchait fort, j’ai appris qu’une série de culasses avait été loupée expliquant pourquoi on refroidissait mal. Je ne l’ai pas gardée longtemps.
J’avais demandé l’engagement de cette voiture au Monte-Carlo où elle a été refusé pour une histoire d’homologation. Je suis part au volant d’une Ford Vedette en compagnie de mon ami Claude Le Guézec et d’un américain.
Claude trouvait qu’il fallait être trois dans une grosse voiture ! Quel clown ce Le Guézec. Il a couru son premier rallye à mes côtés sans licence sportive ! »

Lors de ce Monte-Carlo fortement enneigé, Jean Pagès va exercer ses talents d’acrobate malgré des problèmes de freins.
« En descendant de Lisbonne, peu avant Madrid, je suis sorti en ligne droite à cause d’un frein arrière qui bloquait. On est reparti et on a fait bricoler le système à Madrid et à paris. Le temps de réparer la voiture rue de Berri, notre américain qui avait une trouille pas croyable était parti avec sa femme. On l’a chassé pour le remettre dans la Ford… ça marchait quand même fort !
A Clermont-Ferrand, on a pointé en avance, seul Rosier était passé avant nous. Seulement dix équipages n’étaient pas pénalisés. Plus loin, Claude est parti en travers et moi qui me reposait derrière, j’hurlais : « Freine pas, freine pas ! » . Bref, il a mis la Ford dans le fossé. A valence, on était hors course. Dommage, car avec la direction directe, la boite avec le relais Simpar à six vitesse et les gros Michelin, c’était parfait pour la neige. »

C’est alors qu’arriva l’épisode Panhard. Jean Pagès acquiert sa DB Panhard le 6 avril 1955 à un type d’Asnières. Rapidement, il remet en état la barquette qui portait les séquelles d’une sortie de route de son ancien pilote lors des Mille Milles 1954.

« Au 12h de Monthléry, j’étais dans le peloton des Porsche. Ça marchait su bien que j’ai décalotté un tambour portant la roue. Et puis le moteur s’est montré capricieux. Quel épisode : j’avais monté un compresseur Constantin. Impossible de le régler. Un copain de chez Solex a essayé en vain et puis un type est arrivé en disant : « c’est le même compresseur que celui de Chancel, le sien marche à l’alcool ! ».

Mais plus que toute autre épreuve, ses deux participations aux Mille Milles au volant de la DB restent ses plus folles épopées.
« A chaque fois, je faisais le route de nuit pour atteindre Brescia. Je prenais le départ en retard de sommeil. La première fois, je suis tombé en rade sur ennuis de moteur et la seconde, je suis tombé en panne d’essence. La seule combine pour connaître la consommation était de vider un réservoir et basculer ensuite sur l’autre.
Dans la descente de Rome sous la pluie, à l’entrée d’un virage, je loupe trois fois la seconde, freins pleins d’eau, je tape une borne : j’ai cassé une aile et endommagé la culbuterie. Je suis rentré à Paris sur un cylindre ! »

Peu après son engagement comme troisième pilote aux 24h du Mans 1958 sur la Lotus XI de Masson/Hécahrd, Jean Pagès se rend qu’il est de moins en moins aisé de mener de front plusieurs activités.
« Mon affaire m’accaparait beaucoup et puis ça devenait trop professionnel. J’ai arrêté. D’ailleurs, un soir en rentrant chez moi, je me suis arrêté chez Consten qui rentrait des reconnaissances avec Hébert. Ils avaient enregistré toutes les notes au moyen d’un magnétophone Gründig ! Ils m’ont demandé de garder le silence…
J’ai couru avec les meilleurs, Moss, Fangio. On ne jouait pas dans la même cour, mais je me suis bien amusé. C’était avant que le sport ne se fonctionnarise et les marchands étaient encore sur les marches du temple. Mon meilleur souvenir restera pourtant les Mille Milles. Quatre fois au départ, une fois à l’arrivée, lors de ma première participation en 1952 .
La course bien sûr avec son ambiance. Mais aussi l’organisation avec à la tête le Comte et la Comtesse Baggi à qui je rends un grand hommage. »

Charly RAMPAL (sur des notes prises à l’époque en discutant avec Jean)