MILLE MILES 1952 : LES VAINQUEURS GIGNOUX-TOUZOT OUVRENT LEUR CARNET DE BORD.

L’histoire antique nous a appris que les Romains étaient friands de courses de chars. Les siècles ont passé, les Italiens ont toujours gardé cet amour de la vitesse. Passés maître dans l’art de construire des voitures rapides aux lignes harmonieuses, les Italiens semblent ainsi avoir reporté leur goût de la compétition sur les courses automobiles.
Depuis des années cinquante, les Ferrari et les Alfa sont reines sur tous les circuits d’Europe. Mais si à cette époque il y a bien une épreuve qui les passionne entre toutes, c’est bien celle organisée par l’Automobile Club de Brescia, la course des « Mille Miglia ».

C’est les 3 et 4 mai 1952 que c’est déroulé cette grande compétition italienne qui verra la victoire à l’indice de l’équipage Gignoux-Touzot sur un DB imaginé par Marc Gignoux (vous reporter à mon article sur le TDF 52).
Ils vaincront sous les yeux de milliers de spectateurs répartis tout au long des 1.564 km que comporte le circuit. Course meurtrière et difficile, les Mille Miles de cette année 52 revêtent un caractère particulier du fait de l’importance de firmes étrangères qui prouve l’intérêt porté à cette épreuve internationale.

Pour les illustrer, je vais m’attacher aux pas des vainqueurs à l’indice et à un pilote que j’aimais beaucoup pour l’avoir rencontré : Marc Gignoux.

Mais avant balayons les Panhard en présence.
A tout seigneur tout honneur : L’écurie Touzot, de Lyon, qui engage 2 DB type « Gignoux » fraichement réalisés. Ils seront aux mains de Gignoux-Touzot et l’autre de Louis François-Gay.
Une Dyna-Panhard de série, menée par Michel Penon, complètera les effectifs de cette sympathique équipe.

L’écurie « Ital-France » a été constituée en Italie et comprend notamment une dizaine de Dyna-Panhard qui courent dans la catégorie « GT » et dans la catégorie « Sport ».
Les pilotes, pour la plupart italiens, connaissent parfaitement le parcours. On sait qu’un circuit accidenté convient parfaitement aux qualités de la Dyna et cette dernière a déjà remporté la première place de sa catégorie en 1951 avec Descollonges et Gignoux.

Mais demandons à Marc Gignoux de nous ouvrir son carnet de bord et de nous raconter sa course :

« 30 km après le départ, j’aborde la fameuse courbe où l’an passé, j’ai vu 3 Jaguar finir dans le fossé. Une courbe longue et hypocrite qui se termine en épingle à cheveu… où, naturellement, la foule est amassée. On a l’impression de pouvoir la prendre à 100, mais on a beaucoup de peine à en sortir à 80 !

Après Verone, nous roulons vers Padoue. La foule diminue, mais les camions augmentent. Entre Padoue et Ferrare, nous traversons la région dévastée par les inondations. Pauvres ponts ! L’un deux, en bois, commence par un « cassis » et se termine par une descente à pic. Un véritable tremplin. La DB bondit et retombe en piquant du nez. Le carénage heureusement glisse sans dommage sur la rocaille.

150 km après Padoue, deux phares blancs sautillent nerveusement dans notre rétroviseur : nous roulons à 130. C’est une Zagato qui s’approche rapidement. Dans une ville, elle parvient à nous doubler. Nous nous accrochons. Ce que nous perdons en ligne droite, nous le rattrapons dans les virages. La bagarre dure depuis plus d’une demi-heure.

Soudain, profitant d’une faute de conduite de notre adversaire… hop… nous voici en tête.

Ravenne : 1er contrôle. Changement de pilote. La Zagato ravitaille plus rapidement que nous. Comme par hasard, l’entonnoir de notre ravitaillement est percé… et le débit n’est pas plus gros que le petit doigt.
Deux minutes de colère difficilement contenue. La Zagato a une minute d’avance sur nous.
La chasse commence. 149 chrono ! La Zagato résiste… puis, moins rapide de 10 km au moins, je cède la place.

Virages, courbes, épingles sont absorbés à 5.100 t/mn.

Enfin, l’Adriatique et ses lignes droites, 300 km sans histoire.

Après Ancône, nous rejoignons la DB de François et Gay, partis 12 mn devant nous. La Zagato est toujours dans notre sillage. Gay la voit. Il fonce à son tour et se met derrière elle : la Zagato est prise en sandwich !

Vent dans le nez, dans cette formation, nous roulons ainsi durant 200 km environ et toujours en tête.
Vers 3h du matin, aux abords de San Benedetto, nous doublons la Panhard de série de nos camarades d’Ecurie, les Lyonnais Penon et Miguet.

500 km de bouclés. La Zagato est toujours dans nos roues. Soudain, devant nous, une 4cv Renault : celle de Pons, partie 25 mn avant nous.

L’aube s’annonce. Bientôt Pescara. Les phares de la Zagato disparaissent dans notre rétroviseur. D’autres surgissent plus écartés et plus jaunes : ceux de François et de Gay.

A l’arrivée, nos deux amis nous diront au sujet de la Zagato : « Elle est morte en beauté, au milieu d’un splendide feu d’artifice ! Un éclair bleu suivi d’une gerbe d’étincelles multicolores… et la Zagato s’est arrêtée dans un fossé : salade de bielles sans doute ! »

L’Adriatique, avec ses plages, ses palmiers. 5.100 tours ! François et Gay suivent toujours mais à 1km au moins.

A Pescara, nous ne ravitaillons pas, ayant consommé moins d’essence qu’on ne l’avait supposé : 10 litres seulement… contre 13 l’année dernière. A Pescara, nous abandonnons l’Adriatique pour les Apennins, direction Rome.

Contrôle à l’Acuida, 730 km d’effectués. Encore 830. Notre moyenne générale est de 116,500.

Malgré la traitrise des lacets, nous parvenons à doubler plusieurs Topolino, roulant par groupe de cinq.
Forte pluie et orages avant Rome.
Changement de pilote à Rome.
Pas de ravitaillement mais plombage de la DB.
Nous apprenons avec satisfaction que trois concurrents seulement nous précèdent. Partis 179ème ; en 950 km, cela fait un bon ruban de voitures doublées !

A Radicofani… la panne. On change une bougie. Coût = 1’30.
5 km après, encore la panne. La bougie n’était pas responsable, mais seulement une dérivation qui s’établissait entre le fil de bougie et le cylindre, en raison de l’humidité. Coût = 10mn.

La 4cv de Pons débouche à vive allure…

Sienne, puis Florence où nous subissons un nouveau contrôle.
Nous apprenons qu’à Sienne, nous étions premier de notre catégorie avec 18 mn d’avance sur une Zagato… et 25mn sur une Dyna-Panhard, appartenant à une écurie italienne…
Le moral remonte.

Florence-Bologne. Le parcours le plus difficile, 110 km de montagne. Deux cols élevés : le Paso-Futa et le Raticossa. Des lacets et une foule dense et hurlante qui nous fait frémir.

Une « Topo » encore de doublée. Si nos renseignements sont bons, il n’y a plus que deux voitures devant nous dont la 4cv de Pons.

Des virages secs ou qui n’en finissent plus… En bas, la vallée du Pô. C’est magnifique, mais nous ne risquons qu’un œil sur ce ravissant paysage.

La pluie ne cesse que devant Bologne. Mais la route est naturellement mouillée et glissante. Interminable nous parait la traversée de Bologne. Plus de 10 km de cache-cache avec les spectateurs dans les rues bolognaises !
Et pourtant la moyenne doit être maintenue. La DB rase les trottoirs sur les chapeaux de roues à 140 !

Bologne : contrôle et changement de pilote. Plus que 280 km avant d’atteindre le but : Brescia.
Modène, Reggio, Emilie et Parme, se succèdent rapidement en raison des grandes lignes droites.

A Parme , notre moyenne générale s’élève et atteint 123 !

Encore 200 km. Un vrai billard : 5.100 tours. Mais des villages à cheval sur la route qui, avec la foule, se resserre dangereusement. Un véritable entonnoir humain.
Si quelqu’un traversait à l’improviste ! Cette inquiétude contracte nos muscles. Nos nerfs sont noués.

Crémone ! Plus que 40 km. L’orage persiste. Devant nous, une 4cv. Nous ne rêvons pas, c’est bien celle de Pons. La bagarre commence. 20 km avant l’arrivée, nous doublons Pons. Ouf ! Nous avons eu chaud !

Et c’est l’arrivée à Brescia, où nous arrivons en tête de l’immense caravane des Mille Miles. Une foule de Tour de France cycliste, joyeuse et vibrante. Une ambiance, un enthousiasme que le sport-auto, hélas ne connaît pas chez nous. »

En vidéo : la saga de la mécanique Panhard dans ces Mille Miles.

Charly RAMPAL d’après les carnets de Marc GIGNOUX