MICHEL LEGOURD : LE PUR AMATEUR

Michel Legourd n’a pas la prétention de s’être hissé à la tête d’un palmarès digne des « grands ». C’est un pur amateur au bon sens du terme qui s’est fait plaisir avec de petits moyens financiers.

Né d’une famille blésoise, fils d’un entrepreneur en bâtiment spécialisé dans la serrurerie et l’électricité, Michel noue ses premiers contacts avec l’automobile grâce aux jouets de son enfance qui le séduisent rapidement.
A la fin de ses études secondaires, il fait une école d’électricité en bâtiment à Orléans, puis son service militaire où il apprend à conduire sur une vieille Renault NN1.

Après la guerre, il travaille dans l’entreprise paternelle et se marie dès l’âge de 22 ans. Curieusement, c’est lors de son voyage de noces que son rêve automobile va commencer. Il achète en 1950 sa première voiture, dénichée au fond d’un garage poussiéreux où elle est restée cachée pendant la guerre.

C’est une petite Simca 5, qu’il s’empresse de découper comme une boite de conserve pour en faire une décapotable ! Car c’est bien plus agréable comme cela. Les nouveaux mariés partiront ainsi vers la Côte d’Azur en trois jours ! Le gros handicap sera de trouver assez de bidons d’huile pour répondre à une consommation exagérée de 2 litres pour quelques centaines de kilomètres.
Séduit par ce paradis méditerranéen, il retourne l’année suivante à Nice cette fois où il tombe en admiration devant les concurrents du premier Tour de France Automobile, parmi lesquels il reconnaît Jean Redélé et Pagnibon. Très impressionné, il se promet un jour d’y participer.

Trois ans après, il vend sa Simca 5 décidemment poussive et achète une voiture moderne : une 4cv Renault d’occasion qui sera à la fois voiture familiale et voiture de sport ! Dans cette dernière configuration, elle recevra pour toute préparation un carburateur 32 PBIC monté sur une pipe Autobleu.
Le responsable de cette entreprise n’est autre que Michel Métivier, le Président de l’AGACI qui habite également près de Blois.
Tout heureux, Michel Legourd se lance avec frénésie dans toute une série de rallyes régionaux qu’il surnomme lui-même « rallyes-kermesse » ou « rallyes-chopine », parce que l’on gagne à l’arrivée une bouteille de mousseux tiède.
Sa femme lui sert de coéquipier et le bébé (2 ans) suit dans un panier posé sur la banquette arrière !

Il commence par le rallye de Nogent-le-Rotrou et poursuit par ceux d’Amboise, de Chinon, la Roche-Posay, etc… à un rythme soutenu : une épreuve tous les 15 jours.

La petite famille termine aux alentours de la trentième place sur une centaine de participants. Michel reste un peu sur sa faim, mais pour lui, l’essentiel est de courir ! Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse !
Voulant progresser, il achète une Panhard X87 cabriolet, la même que celle de Roger Masson, un pilote déjà connu avec lequel il « ferraille » dans de nombreux rallyes.

PREMIER TdF AUTO

En 1954, son rêve se réalise car un pilote régional, André Blanchard, lui propose de prendre le départ de l’épreuve-phare : le Tour de France Auto.
« J’avais été pistonné pour devenir le coéquipier d’un pilote niçois, Maurice Martin (voir mon article du 21 mars 2011) qui, sur la base d’une Panhard X86, avait réalisé lui-même une magnifique berlinette en aluminium, au gout du jour. Nous n’avions pas fait de reconnaissance et, n’ayant pas de road-book, je ne disposais que de la carte Michelin et du règlement. »

Michel Legourd reste encore émerveillé par son premier TdF : plus de 5.000 km à parcourir en 3 étapes, une dizaine d’épreuves de classement et le plaisir de découvrir les grands circuits tels que Spa, Le Mans, Pau, etc…
« Ce fut pour moi une grande révélation. Moins de quatre ans après avoir vu le Tour de France automobile à Nice, pouvoir participer me procure encore beaucoup de bons souvenirs. Il y avait une excellente ambiance. C’était l’esprit de compétition, sans rivalité et avec des moyens généralement artisanaux. Nous avions eu un pépin en faussant un triangle de suspension. Le lendemain matin, juste après le départ d’une course de côte, J’ai pilé. Mon coéquipier s’est jeté sous la voiture avec une clé de 12 pour resserrer et c’est reparti. De toute façon, on n’avait aucune pièce de rechange et aucune assistance. »
Il termine 27ème au classement général sur 55 classés et 200 voitures au départ ! C’est plutôt encourageant !

Depuis 1951, Michel Legourd travaille dans l’entreprise de son beau-père, distributeur de produits de la mer en gros, et jamais les rallyes ne devaient se terminer en queue de poisson. Quoi qu’il arrive, il était les mains dans la marée tous les lundis matin à 2 heures pile !

LA FAUTE A PAS DE CHANCE

En 1955, il prend le départ du Rallye de Monte-Carlo avec sa Dyna berline, dont la mécanique rendra l’âme pratiquement dès le départ. Les deux années suivantes sont des périodes de « vaches maigres ». Il sert de coéquipier aux deux frères Masson : Roger, qui connaitra une notoriété nationale et son frère Jacques.

Il participe en particulier avec Roger aux Rallyes de l’Ouest, de Laval et de Touraine, sur Panhard. Le rallye du Loir et Cher est fait sur un DB HBR5, ce qui fait soupirer Michel Legourd : « Mon grand regret aujourd’hui, c’est de ne pas avoir eu la chance de piloter une DB. C’est pour moi une voiture de rêve. Roger était un très grand pilote, agriculteur de son métier, et comme il possédait les défauts de ses qualités, il aurait fait n’importe quoi pour gagner. Nous avions le même préparateur, Thoreau à Tours, pour nos deux cabriolets Dyna. J’ai su plus tard que Roger Masson avait dit : « Legourd marche bien et je ne veux pas que sa voiture soit aussi bien préparée que la mienne. Débrouilles-toi ! ».

En 1958, son ami André Héchard lui présente Emile Vernet, juste pour participer à la prestigieuse épreuve des 24 Heures du Mans.

« J’étais plein d’enthousiasme à l’idée de piloter une VP sur base de 4cv Renault. Comme il fallait participer au financement, je me suis saigné aux quatre veines pour réunir un petit pécule et j’avais surtout investi dans une bonne assurance vie, car ma fille avait 6 ans. J’avais comme coéquipier Jean Chardin et nous nous sommes qualifiés aux essais, la voiture étant suppléante.
A Arnage, je me faisais tout petit lorsque je subissais le déplacement d’air des voitures qui me dépassaient à fond la caisse comme Stirling Moss sur Aston-Martin et Hawthorn sur Ferrari 250 TR. J’entendais même le bruit des carrosseries qui se frôlaient jusqu’à se toucher à plus de 200 km/h. Malheureusement, en ce qui concerne la petite VP, mon coéquipier cassa la mécanique et je n’ai même pas pu prendre le volant pendant la course ! »

Mais Michel Legourd, un peu têtu veut encore tenter sa chance. C’est à nouveau André Héchard qui lui présente Claude Baron sous le pseudonyme de Gallier. Il vient d’acheter une Jaguar XK 150 S et a envie de faire le Tour de France Auto.
Après avoir fait un essai à 245 km/h compteur sur la ligne droite des Hunaudières (en route ouverte), Michel Legourd donne son accord. C’est lui qui conduit la voiture par la route de Blois à Nice pour prendre le départ, tandis que le propriétaire le rejoint en avion.

« La voiture avait été préparée par l’importateur et spécialiste Charles Delecroix et avait reçu un réservoir supplémentaire afin de totaliser 120 litres d’essence. Et pour cause ! La Jag consommait 40 litres aux 100 km. Tout mon argent de poche y est passé. J’ai conduit une bonne partie de l’épreuve. Ensuite « Gallier » a pris le volant. En conduisant un peu sec, il a ramassé une balise en ciment. Aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est le grand Lucien Bianchi, coéquipier d’Olivier Gendebien sur Ferrari 250 GT qui nous a dépannés en se mettant lui-même sous notre voiture alors que nous étions pour lui des quidams complètement inconnus. C’était l’esprit du Tour Auto de cette époque. Lucien Bianchi était un type extraordinaire, un pilote d’origine italienne doublé d’un mécano remarquable ! ».

A part cela, les choses étaient rondement menées, à tel point que le responsable de l’équipe officielle Jaguar avait remarqué Michel Legourd et lui avait promis de le soutenir dans l’avenir s’il se classait, en lui confiant une MK II d’usine.

100 km avant Nice dans les montagnes de l’arrière pays, un violent orage se déchaîna et un morceau de rocher tombera au milieu de la route à 20 m devant la voiture arrachant au passage le réservoir d’essence. C’est la panne sèche sous un déluge de pluie ! Michel Legourd, complètement effondré, terminera le Tour de France, dans lequel il avait mis tous ses espoirs… dans la voiture-balai.

Son beau-père, qui a toujours préféré que son gendre s’occupe davantage de fruits de mer que d’automobile, lui avait fait promettre de s’arrêter de courir s’il ne terminait pas. N’ayant qu’une parole, il s’arrêta la rage au ventre. Il avait participé à trois rallyes internationaux et à une quarantaine de rallyes régionaux…