Au soir du 12 Mai 1978, l’histoire de l’automobile perdait, une fois encore, un de ceux qui contribuèrent à son édifice.

Né au tournant du siècle, Alex Kow s’en allait sans bruit, fatigué d’une vie consacrée à l’art mécanique.

Comment pourrait-on l’accuser de déserteur, d’ailleurs ? Diplômé du Collège Technique des Arts et Métiers de Genève, dessinateur de carrosserie avant la vingtaine, son existence se déroula telle une trame posée sur la splendeur, mais également sur le déclin de l’automobile.

UN SIECLE D’ART MECANIQUE

S’il est dit que le XXIème siècle sera spirituel ou ne sera pas, le XXème aura été celui de la mécanique fiévreuse, agitée de tous les affres et ravissements de la croissance que l’Europe cherche désespérément de retrouver aujourd’hui.

Russe , mais aussi Russe blanc, il se vit claquer au nez la porte de son pays par les bolchéviques. La révolution sociale et technologique de l’après-guerre fera vaciller sa carrière, et la transformation des méthodes de vente des constructeurs automobiles sonnera le glas de son activité de dessinateur publicitaire.

Ce métier, débuté par une formation de dessinateur industriel des Arts et Métiers, il le doit à la francophonie familiale qui l’amène en Suisse dès son plus jeune âge.

Son tempérament artistique fera le reste.

Bientôt, la révolution russe anéantit la fortune familiale et tout espoir de retour au pays.
De l’autre côté de la frontière, la France de l’entre-deux-guerre et son effervescence de constructeurs d’autos offre aux jeunes hommes un terrain d’action riche d’opportunités. L’ère est au modernisme, le culte de la machine atteint son apogée, déclamé par les poètes qui s’extasient devant la beauté et les bienfaits de la matière enfin maîtrisée.

Dans ce climat d’euphorie mécanique, l’automobile est reine et Kow devient son apprenti-courtisan.

A DURE ECOLE

Rentré au service d’un carrossier de Levallois-Perret, il fait ses premières passes d’armes sur des châssis, comme le veut la tradition du moment. La clientèle des années 20 recherche l’automobile exceptionnelle qu’elle fait souvent réaliser en combinant mécanique de fiabilité éprouvée et carrosserie dessinée par des hommes dont c’est l’unique métier.

C’est à cette école aussi enrichissante qu’astreignante, que Kow développe sur le papier ce qui sera son style.
Des lignes d’une grande élégance exprimées par une rigueur de trait, une attaque de l’image dynamique renforcée par des lignes de fuite tendues, une mise en valeur des surfaces par le travail des ombres et des hautes lumières.

Hormis la Hotchkiss qui fut primée au salon 1935, il est difficile d’évaluer la qualité des carrosseries à l’époque des mains d’Alex Kow, car jusqu’à présent, personne ne s’est soucié d’en faire une recherche systématique.

Le travail d’illustration publicitaire qui l’occupe des 1922 a laissé des traces autrement impérissables.

Par souci d’indépendance, partageant son temps entre divers constructeurs, dont Horchkiss et la société Panhard et Levassor, il donne pleine mesure de son amour pour l’art mécanique.

Les pages du magazine « L’llustration » reproduiront pendant deux décades les traits de chine du russe blanc.

Indirectement, ou peut-être savamment, Kow a contribué à formuler, à sa manière et dans son domaine, le caractère de cette vision qui s’appelle déjà l’Art nouveau ou l’Art moderne.

Sa précision quasi mathématique qui s’appuie sur sa formation de dessinateur industriel, l’emploi contrôlé de la typographie moderne, le jeu des contrastes, les thèmes récurrents et exhalant de la vitesse, du progrès et de la performance dans l’harmonie, le placent dans la périphérie d’artistes comme François Picabia ou les futuristes qui proclament dans leur second manifeste : « … que les vertus esthétiques de la machine et le sens métaphysique de ses mouvements et mécanismes constituent le nouveau fond d’inspiration pour l’évolution et le développement des arts plastiques contemporains… » E. Prampolini.

Hélas l’invasion des Sudètes vient de mettre un terme aux rêves réformateurs en plongeant le monde dans l’obscurité nazie.

GOUACHE ET MODERNITE

L’après-guerre ne sera pas comme avant. Un pan de la société s’est écroulé, révélant une nouvelle race d’hommes, une nouvelle vision mercantile, un nouveau partage sur l’échiquier du marché.

L’élégance n’est plus de mise, seul compte le prix. Beaucoup ne se relèveront pas de cette fracture. Alex Kow, l’homme des années 30, pondéré, élégant, mondain, saura s’adapter une fois de plus.
Cet artiste possède la faculté que la nécessité apporte à l’apatride : l’adaptabilité.

Concentrant ses forces sur la marque Panhard et le magazine du fabriquant de pneus Englebert, Kow amène la modernité de son travail. Du moins, sa vision de la modernité !
Si les paysages n’ont rien perdu de leur allégorie, si l’emploi de la couleur démontre une aisance empruntées, le dessinateur formule les proportions des voitures en suivant les canons qui ne doivent rien à la précision mathématique.

A l’image des dessinateurs de mode qui attribuent à ses modèles un corps mesurant dix fois la hauteur de leur tête au lieu de sept fois, il étire les ceintures de caisse afin de leur donner race et élégance.

Travaillant à partir de photos découpées en tranches, il espace les morceaux jusqu’aux limites du ridicule.
Les personnages, traités de faire-valoir, sont si petits qu’ils donnent aux voitures des proportions de limousines d’outre-Atlantique.

EQUILIBREES ET RAFFINNEES

Mais qui pourrait le lui en vouloir ?
N’est-ce pas là, la magie du dessin, à contrario de la photo, la suprématie de l’interprétation sur la représentation ?

Le talent de Kow frappe la partie immergée de l’acheteur potentiel, son désir, sa capacité à compléter l’esquisse placée devant lui, à bâtir son rêve autour de l’objet.

La photo qui succèdera au dessin dans ce corps de métier comme tant d’autres, ne saura jamais rallier si bien la passion et la raison.

On doit à Kow, hormis les catalogues et les publicités Dyna Panhard, quelques monuments de l’image publicitaire : parmi eux, le Monsieur tout en éclairs de la firme d’équipements électriques Marchal, ou bien, la typo pour la marque Cibié qui ponctue les « i » par une paire de longue-portée… Des innovations en leur temps qui démontrent l’espace laissé au dessinateur et le subtil usage qu’il savait en faire.

Cependant, la roue tourne et l’automobile avance sur la voie du banal, de la production de masse, de l’objet-outil, en laissant de côté ceux qui chantèrent ses louanges. La demande d’efficacité (plutôt de rapidité) démode la fonction même de dessinateur publicitaire. Avec l’exécution de la marque Panhard, quarante années de créations publicitaires automobiles s’achèvent sur une note sourde. Une page est tournée.

Aujourd’hui, Alex Kow, a disparu, laissant une contribution qui ne rallie pas l’unanimité. Pour certains, trop laborieux pour prétendre atteindre en salle des ventes l’embolie des prix.
Kow demeure un tâcheron, un petit maître dans son domaine.

Pour d’autres, fervents collectionneurs de Panhard et Hotchkiss, il représente l’essence de la marque favorite et défunte. Ses œuvres, classiques dans leurs exécutions à la gouache et aquarelle ou bien à la plume et au crayon gras, possèdent cependant un charme que l’on ne pourrait leur ôter.

Harmonieuses, équilibrées et raffinées, elles sont les témoins d’une époque où seuls comptaient les signes extérieurs… d’élégance ! Une qualité qui n’a pas de prix !

Charly RAMPAL