« Il est 15h45. Le départ sera donné dans quinze minutes. Les concurrents sont priés d’arrêter définitivement leurs moteurs. La piste doit-être dégagée. Seul peuvent y rester les commissaires et les conducteurs qui prennent le départ ! ».

Chacun obéit à cet ordre venu de tous les haut-parleurs ceinturant le circuit. Le rythme cardiaque s’accélère, mais c’est une simple entrée en matière.

10 mn plus tard, les haut-parleurs annoncent :

« Le départ aura lieu dans 5 minutes. Les conducteurs prenant le départ, à leurs places ! La piste doit être absolument dégagée ! ».

Les pilotes se lèvent. Ils portent tous à leur bras gauche le brassard bleu de premier pilote. Ils coiffent leur casque de cuir.
Ils reçoivent les derniers conseils : « cinq minutes au tour, pas plus vite. Tu dois ravitailler juste avant les deux heures. Ne fais pas un tour de plus. D’ailleurs, on te sortira en temps utile le panneau rouge d’arrêt. Tu as bien repéré notre stand ? «

Un à un , les pilotes enjambent la plate-forme, sautent sur la piste, et vont se placer de l’autre côté de la route.
Tous les pilotes sont à leur poste,, debout dans des cercles tracés sur le sol face à leurs voitures.
Derrière le mur des fascines, le long duquel ils se sont alignés, des flux magnétiques parcourent la foule. Toute une masse agglutinée d’hommes et de femmes se hausse et se tend pour saisir l’instant solennel.

Le haut-parleur annonce : « Plus que trois minutes ».

Le bruit de la fête foraine s’apaise. Voici le recueillement du départ, que l’on retrouvera aux instants émouvants – lutte serrée entre deux concurrents, accident grave – et, à l’arrivée.
Seul, le ronflement deux hélicoptères, dont un survole immobile la ligne de départ, trouble le silence.

Le haut-parleur égrène : « Plus que quinze secondes… Plus que dix secondes… cinq… quatre… trois…. deux… une … »

Charles Faroux, en face du poste officiel, au milieu de la route, d’un geste large, abaisse son drapeau.

Les concurrents ne font qu’un bonde leur cercle à leur voiture à leur voiture, sautent à leur volant et démarrent dans un fracas infernal.
C’est un peloton multicolore et désordonné, où les pilotes essayent de trouver l’ouverture nécessaire à prendre leur vitesse. Le sol est balayé par le souffle puissant des mégaphones des échappements collés aux 54 bolides.

En quinze secondes toutes les voitures ont disparu derrière la passerelle Dunlop. Le vacarme des échappements s’estompe dans le lointain.
Après ces quelques minutes d’émotion soulignées par un silence total, la foule reprend sa respiration et le bruit de conversation s’enfle de nouveau.
Un nuage gris bleu de poussière et d’huile brûlée à forte odeur de ricin flotte entre les tribunes et les postes de ravitaillement, sur la piste vide, et se dissipe lentement.

Nous étions dans les années cinquante, au bon temps du départ « Type Le Mans » : un label qui fera le tour du monde.

LES ORIGINES DU DEPART « TYPE LE MANS » :

Le départ « type Le Mans avait été créé en 1925 lors de la troisième édition de la course. Les voitures étaient équipées d’une capote amovible. Pour vérifier que ces capotes étaient faciles à mettre en place et qu’elles étaient solides, le règlement imposait de les installer au départ et de faire vingt tours avec; et c’est pour éviter que les pilotes ne commencent la manœuvre avant le signal qu’on les éloigna de leurs voitures.

En éloignant ainsi des autos, on pouvait s’assurer qu’ils ne la manipulaient pas avant que le départ ne soit donné…

Ce style de départ n’est plus en vigueur aux 24 Heures du Mans (sauf les 24 H « Classic ») mais existe encore dans d’autres courses d’endurance, en moto ou en auto.
Son principe ? Les véhicules sont rangés en épi d’un côté de la piste, et les pilotes se trouvent à l’opposé.
Au signal de départ, ils doivent courir vers leur voiture ou moto. Les plus rapides sont les premiers à s’élancer.

L’épreuve sarthoise a abandonné cette modalité en 1970.
L’année précédente, la star des circuits Jacky Ickx avait tenu à montrer qu’il n’approuvait pas ce type de départ.
Au « coup d’envoi », alors que tous les pilotes couraient récupérer leur monture, le pilote belge avait traversé la piste en marchant et s’était élancé en dernière position (ce qui ne l’avait pas empêché de remporter l’épreuve !)
Deux arguments guidaient la démarche de Jacky Ickx :
1/ Les voitures démarraient du coup tellement vite et de façon désorganisée que les accrochages n’étaient pas rares.
2/ Pour gagner du temps, certains pilotes n’attachaient pas leur harnais de sécurité ou ne prenaient pas la peine de vérifier que la portière était bien fermée.
Evidemment, même en 1969, le départ « type Le Mans » ne se justifiait plus par une histoire de capote amovible. On l’avait gardé par tradition.

Pourtant, les départs Type Le Mans ont fait gronder les tribunes de plaisir, les spectateurs encourageant avec ferveur les voitures plus récalcitrantes au démarrage…

Heureusement pour le spectacle, cette forme de départ continua pendant de nombreuses années, malgré la disparition des participants équipés de capote. Mais faire traverser la piste aux pilotes pour qu’ils sautent dans leur auto et prennent le départ le plus rapide, avait également un autre avantage non négligeable. Tout particulièrement pour un participant ayant fait des médiocres qualifications et se retrouvant donc loin derrière les premiers dans l’alignement en épi.
En effet, s’il conjuguait une rapide course (à pied) et le retard au démarrage des premiers, il pouvait se retrouver en tête de la course, car la piste lui était entièrement ouverte et libre de concurrents.

Le spectaculaire de ces départs cachait une invraisemblable réalité : les pilotes demeuraient non sanglés dans leur siège jusqu’à leur premier ravitaillement…
L’épreuve fut suspendue de 1940 à 1948 et c’est Chinetti au volant de sa Ferrari 166 MM qui remporta la première édition de la reprise de la course après la guerre, en 1949.
Jusqu’à la fin des années 1960, bien que les autos fussent majoritairement fermées et de plus en plus puissantes, ce type de départ fut conservé, tout accrochage au départ était général sanctionné par un abandon quasi certain.

Puis il y eut le départ de 1969. Jacky Ickx, résolument contre cette forme de départ pour tous les risques qu’il engendrait, manifesta son mécontentement à sa façon. À 16 heures précises, tous les pilotes se précipitent dans leur bolide, seul le pilote belge traverse la piste en marchant et monte dans sa Ford GT 40.

Il s’attacha calmement, part bon dernier et vingt-quatre heures plus tard… remporte la course avec 120 mètres d’avance sur son poursuivant direct, la Porsche piloté par Hermann. L’édition des 24 Heures du Mans de 1969 fut un des plus grand millésimes, sauf pour Henri Pescarolo qui en porte encore aujourd’hui les stigmates.
L’année suivante, une nouvelle forme de départ s’offrit aux yeux des spectateurs, « le départ en épi moteur arrêté ».
Cette forme de départ ne dura qu’une année, mais elle est immortalisée dans le film de Steve Mc Queen, « Le Mans ». Depuis, 1971, la forme de départ est lancée, après un tour de chauffe.

Aujourd’hui encore, c’est par clacissisme ou nostalgie que certains organisateurs d’épreuves ont gardé cette modalité de déclenchement de la course.

En 2010 : un simulacre de départ en épis.

A l’issue de la photo officielle samedi 12 Juin à 13h55, les 168 pilotes ont été placés, par équipage, face à leur voiture rangée en épi selon l’ordre de la grille de départ.
Le pilote désigné pour prendre le départ à 15 heures était casqué et équipé, ses deux coéquipiers en combinaison à ses côtés.

Le grand trophée des vainqueurs ramené par Peugeot, arrivera par le haut de la ligne droite des stands à 14h05. A son passage les deux coéquipiers de chaque pilote au départ rejoignent l’équipe de mécaniciens placée derrière chaque voiture.

Une fois le grand trophée remis au Président Jean-Claude Plassart, la tension monte d’un cran et les pilotes s’alignent le long de la ligne blanche prêts à traverser.

Au signal du directeur de course, à 14h15, ils traversent la piste, disposant ensuite de 7 minutes pour se sangler correctement avec l’aide de leurs mécaniciens. A 14h22 le directeur de course libère successivement chaque concurrent qui aura le loisir de repasser par les stands jusqu’à 14h37.

Les voitures rejoignent alors la grille de départ habituelle du départ lancé. Le passage de la Patrouille de France, annoncée à 14h51 et 30 secondes, lancera le tour de chauffe avant le grand départ !

Voici un petit film que j’ai réalisé avec des documents de ma cinéthèque, sur ce départ légendaire, avec les impressions d’Alain Bertaut et Jacky Ickx…,

… avec les commentaires de José Rosinski, qui vient hélas de nous quitter… Une sorte d’hommage que je voulais lui rendre ce même jour de mise en ligne de ce récit au moment où au crématorium du Père Lachaise à Paris, l’hommage national lui est rendu à 14h15… Un grand Monsieur…

Charly RAMPAL (Photo du départ : ACO)