LE MANS 1954 : TENSION CHEZ D.B. ET RAISON DU SUCCES
Le souvenir des 24 Heures 1953 a fait que l’équipe D.B. a vécu des heures déprimantes dans l’attente de la fin de l’épreuve, et pourtant René Bonnet, au volant de la D.B. n° 57, tournait, sur la fin, régulièrement en 6′ 30″, tandis que l’écart se creusait entre lui et ses poursuivants.
Depuis l’abandon de la Panhard des frères Chancel, la victoire au classement à l’indice de performance semblait lui être acquise.
Ce n’est qu’à 15 h. 15 que l’atmosphère se détendit à son stand.
Effectivement, 45 minutes après, la D.B. n°57 de Bayol-Bonnet devenait victorieuse à l’indice de performance.
C’est sous le titre « René BONNET a tourné 240 fois autour du Mans en pensant à sa course de l’an dernier », que Mauroice MAUREL du journal L’Equipe nous raconte son entretien avec l’équipe D.B..
« Evidemment, la voiture du « patron » (qui avait relayé au volant le jovial Bayol) était en tête pour l’indice et façon qu’il ne semblait pas, sauf accident, qu’il puisse perdre. Et il ne restait plus que deux heures à tourner.
Mais tous les concurrents sur le point de gagner, si ardente pendant le reste de l’épreuve, craignent l’accident de dernière heure.
Et, encore plus, ceux qui les attendent dans le stand de ravaltaillement, toute la petite équipe fidèle des mécanos et des familiers.
Chez Bonnet, cette attente était encore rendue plus déprimante par le souvenir de l’an passé que tout le monde avait encore à l’esprit.
On se souvient qu’après une lutte serrée dans les deux dernières heures, l’équipe Bonnet-Moynet n’avait été battue que par 2 millièmes de point par celle des frères Chancel !
Et, pour rendre plus cuisante la défaite, le haut-parleur officiel avait un moment donné Bonne vainqueur !
CALME APPARENT
14 h. 15. Il faut montrer patte blanche pour pénétrer dans le stand D.B. dont la porte est veuve de sa poignée extérieure.
On joue cependant à être calme, Mme Gignoux se repose au fond d’un rocking-chair.
Elle avoue pourtant que c’est le moment rêvé pour avoir une crise cardiaque.
Bavol est plongé dans la lecture du numéro spécial de L’Equipe.
Voici encore Cornet qui regarde tourner son coéquipier Gignoux, Lucas, Azema, Deutsch, ingénieur d’étude.
Jeudy, l’industriel à qui D.B. doit tant, et « Menu ». le colossal et fidèle mécano si bien surnommé.
Chef de stand, Mme Bonnet, les traie un peu tirés : fatigue ou émotion ? Les deux sans doute. Elle tire nerveusement sur sa cigarette.
Pierre Bonnet, le frère du constructeur joue les calmes. « Voyons il est impossible qu’il perde avec l’avance qu’il a… ».
Pourtant, quelqu’un tambourine à la porte, et la voilà qui s’agite : « Personne… et surtout pas de photographes dans le stand.»
Puis, se rendant compte de ce qu’auprès d’un journaliste cette interdiction peut avoir de choquant : « Vous cpmprenez, ils nous portent la guigne.
L’an dernier, l’un d’eux a réussi à rentrer, au dernier moment, malgré mon interdiction : Vous vous souvenez de ce qui est arrivé ! »
Aussi laisse-t-on s’énerver contre la porte les candidats visiteurs.
«Il n’y a personne» répond quelqu’un. Ça détend un peu les nerfs.
14 h. 30 : Un gosse s’introduit dans le stand. Il propose à la vente un foulard tissé spécialement à l’occasion de l’épreuve.
Un second vient demander si l’on n’a pas vu sa petite soeur : la resquille n’attend pas le nombre des années !
14 h. 45. Bonnet passe devant le stand.
Emotion : certains ont vu son clignotant fonctionner. Que veut-il ?
Déjà on s’affaire avec les signaux convenus.
Le calme Pierre Bonnet intervient. « Ce n’est rien, laissez-le tourner. Ce doit être un simple coup de main : ça arrive clans les voitures.. »
15 heures. On taquine Bayol qui avait promis une friture en cas de victoire. « J’y pense. répond le garagiste. J’ai déjà préparé un coup dans la rivière… Puis j’ai passé commande au « braco » du coin ».
15 h: 15. L’atmosphère se détend Bonnet tourne « tranquillement » à 6′ 30″ et malgré cela, l’écart se creuse entre lui et ses poursuivants.
Et puis, soudain le temps parait passer plus vite.
Plus que 15 minutes, que 12, que 5.
Tout le monde est massé sur la plate-forme.
L’ovation s’enfle : voici enfin le vainqueur !
Il s’extirpe de son siège. bizarement trempé des talons jusqu’à la ceinture, tandis que le buste est à peu près sec !
C’est bien simple, nous dit-il, j’ai essuyé des grains pendant tout mon relais.
Quand ce n’était pas du côté des tribunes, c’était aux Hunaudières…
Tout de même, nous confie-te-il, je préfère cette douche à celle de l’an dernier».
Décidément, on se souvient chez Bonnet de l’incident 53.
« J’y ai pensé pendant toute ma dernière heure de course, et. croyez-le bien, elle m’a paru longue.
Pourtant, aujourd’hui, ça aurait été trop bête de perdre.
Noue avons toujours tourné avec une régularité parfaite.
Nous ne nous sommes pas servis d’un tournevis.
— Toujours confiant, alors ?
– Vous savez, avec la Jaguar de Rolt qui me serrait de près au classement, je n’ai été vraiment rassuré que la ligne franchie,.. Du moins cette lutte entre des voitures si différentes, et pourtant si rapprochées dans le résultat final, prouve que l’indice est parfaitement calculé ».
Une Marseillaise bien méritée :
Photo unique des archives d’Etienne de Valance qu’il m’a données où l’on voit au garde à vous Etienne à gauche (costume foncé) et René Bonnet pendant la Marseillaisesoulignant la victoire D.B.

LES AVANCEES TECHNIQUES
« La veille de la victoire de Rocroi, nous rapporte notre bon camarade Bossuet, Condé dormait si confortablement sur l’essieu d’un canon qu’il fallut le, réveiller.
Le lendemain de sa victoire du Mans, Réné Bonnet, qui avait, passé plus de douze heures sur les essieux de sa voiture, préféra reposer dans un lit, dont nous le tirâmes à midi.
Nous devons ajouter que c’était l’heure où son coéquipier Bayol rapportait triomphalement… un goujon, résultat d’une matinée de pèche dans le Loir.
« Vous savez, s’excusa Bonnet, depuis pas mal de temps, je ne dormais guère plus de quatre heures par nuit : j’avais cinq voitures à préparer. »
De n’en avoir eu que deux à l’arrivée, même si l’une d’elles a remporté « l’ Indice », contrarie d’ailleurs l’industriel de Champigny.
« Pendant les trois dernières semaines, tout le monde a vraiment été sur le pont chez nous.
Quand ils en ont eu terminé avec leurs épures, les ingénieurs et les déssinateurs sont passés à l’atelier.
C’est vraiment la victoire de toute l’entreprise et je crois que maintenant toute l’usine est regonflée pour un an…»
Nous avons dit que ‘Bonnet, qui avait constamment à l’esprit sa mésaventure de l’an dernier, où il ne fut battu que dans l’ultime tour, n’a voulu être certain de sa victoire qu’une fois la ligne d’arrivée passée.
Mais il avait senti bien avant qu’il pouvait faire confiance à sa mécanique.
« Vers sept heures, le dimanche matin, quand j’ai passé le volant à Bayol, nous étions seconds à l’indice derrière les frères Chancel.
Nous avons fait le point dans le stand, car vous pensez bien qu’on n’attend pas l’arrivée de la feuille horaire des organisateurs pour savoir où l’on en est.
Nous avons chronométré les tours de nos plus dangereux concurrents.
Nous avons montré à Bayol notre panneau «+» pour lui demander d’accélérer, bien que la route fut mouillée.
Bayol appuyait et le tour d’après améliorait son temps de dix secondes.
Il atteignait sur la ligne droite des Hunaudières 170 kilomètres en vitesse de pointe !
Trois tours après, Chancel, que nous surveillions également, faisait le meilleur temps que nous lui ayons chronométré.
Nous reprenions cependant quatre secondes au tour. Après que notre adversaire le plus direct ayant des ennuis de soupapes dû abandonner, restaient Monopole et Jaguar : nous redoutions davantage la seconde que la première.
Si les Anglais avaient réalisé les temps qu’ils avaient effectués à l’entrai-nement, ils étaient imbattables.
Notez que les circonstances atmosphériques nous ont également empêchés de réaliser en course les 5’40 » au tour que nous avons réussies à l’entraînement.
Mais ce que nous croyons pouvoir affirmer, c’est que nous n’avons pas pris l’avantage en profitant d’une défaillance adverse, puisque nous améliorons notre record à l’indice de l’an dernier… »
PROGRES EN CARBURATION
Ce que les pilotes de l’écurie Jeudy-Bonnet, quels qu’ils soient, ont trouvé cette année de plus délicat, ce fut l’entrée de Mulsanne et le dernier S d’Arnage revêtement trop frais, pensent-ils.
Mais, comme le fait remarquer Bayol, c’est dans ce cas que les qualités de tenue de la voiture interviennent :
« C’est ça le pilotage, conclut le bouillant Marseillais. Autrement il n’y aurait plus qu’à faire courir les voitures dans une gouttière (sic). »
Et Marc Gignoux confirme : « Je répète toujours à nos jeunes pilotes que le principal dans une course… c’est de rester sur la route. »
Quels enseignements à tirer de ces 24 Heures 1954 ?
Selon René Bonnet, ils ne sont pas minces :
« Nos nouvelles carrosseries avec leur centre de gravité plus bas et leur meilleure pénétration ont donné toute satisfaction.
Sur le plan mécanique, gros progrès en carburation, grâce à un montage nouveau effectué d’ailleurs en collaboration avec la maison Solex et que nous avions essayé aux Mille Miles.
Nous y avons gagné en vitesse, Tout en allant plus vite, notre consommation est passée à 12l au 100, contre 17 litres l’an dernier. »
Ainsi les risques que D.B. a pris ont été payants. La clientèle pour-rait- prochainement bénéficier de ces progrès dans le domaine de la carburation.

MANQUE D’EXPERIENCE SUR RENAULT
Mais si les deux Panhard sont arrivées, il n’en n’aura pas été de méme des trois Renault de l’écurie.
A quoi est dû ce déchet ?
René Bonnet veut être franc :
C’est à la demande de plusieurs clients que nous avons décidé d’équiper certaines de nos voitures de moteurs de 4 CV.
Noue espérions beaucoup de cette mécanique, qui a fait maintes fois ses preuves.
Il faut considérer que nous avons été pris de court dans la préparation.
Par le fait des défections, nous avons présenté au départ, une voiture qui n’était d’abord que remplaçante.
Cependant nos D.B. Renault étaient au moins aussi rapides que les autres voitures de ce type présentées au Mans.
Les « pépins » enregistrés (ennuie de levier de boite de vitesses ou de fixation de flasques de roues) étaient des « pépins » de prototype, auxquels des essais plus longs auraient certainement permis de remédier.
Il est évident également que nous n’avons pas encore acquis sur Renault l’expérience que noua avons sur Panhard.
Mais nous sommes certains que l’on peut obtenir, avec cette mécanique, des résultats remarquables. »
Résultats qui ne pourraient qu’être améliorés, aussi bien sur Panhard que sur Renault, puisque René Bonnet confirme notre information de l’autre jour : l’ingénieur J.A. Grégoire va se pencher sur le D.B. de la suspension chez D.B. »
Charly RAMPAL (D’après le Journal L’Equipe)