LE MANS 53 : BONNET DECEPTION
Rien ne vaut l’authentique du moment, c’est pourquoi, une fois encore, je vous reproduits cet article du journal L’Equipe concernant la déception du staff D.B. aux 24H du Mans 1953, que nous raconte le journaliste Fernand sous le titre :
Vainqueur quasi certain à 15 h.45 le pilote-constructeur de la D.B. pleure sa défaite à 16 h. s’entend proclamer gagnant ù 16 h. 25 puis s’éloigne vaincu à 17h.13.
« Comme nous pénétrions dans le stand du « bout du monde » des D.B., M. Gabriel Jeudy s exclamait :
« Ah, si je pouvait reculer les aiguilles… »
Il était 14 h. 40. René Bonnet avait Passé le relais au « député volant » André Moynet et, allongé sur une chaise-longue, contait des histoires à ses amis. Sur l’avant-scène du stand, Mmes Moynet et Gignoux chronométraient les passages de leurs maris tandis que le frère du constructeur, Pierre Bonnet, surveillait la marche de la voiture classée seconde à l’indice, la Panhard n°61 des frères Pierre et Robert Chancel.
VOIR LA PHOTO DU STAND EN ATTENTE PAGE 243 DANS LE LIVRE D’ALAIN GAILLARD
L’affaire était pratiquement dans la poche pour la merveilleuse petite D.B. qui tournait allégrement au-dessous des six minutes au tour et possédait une assez nette avance sur sa poursuivante.
A la fin de la 23ème heure, le speaker annonçait :
« Classement de l’indice de performance : 1ère : voiture 57, 1.269 ; 2ème : voiture 61, 1.260 ; 3ème : voiture 18, 1.261 ; 4ème : voiture 58, 1.345, etc… »
LA GRANDE BAGARRE
« Apparemment détendu — il était pâle et crispé quand il descendait de voiture deux heures plus tard —Bonnet nous confia alors :
« Nous bagarrons sans arrêt depuis le début. Je n’ai jamais couru de 24 Heures aussi sévères à l’indice.
Nous avons marché tout le temps la « valise sur l’accélérateur », toujours à 5.500 tours plafond. Vous comprenez, pour s’en sortir, il fallait faire 23’’, de moins au tour que la Panhard des frères Chancel.
De plus, il importait de rattraper le
temps perdu par suite de « pépins ».
C’est ainsi que dans la
nuit, j’avais eu ma roue gauche voilée par une cale lancée sur le circuit et à 6
heures, du mat1n, la Borgward n° 41 m’avait défoncé la portière droite.
Résultat : un tour au moins perdu ! »
L’EPREUVE DES NERFS
15 h. 50 !
« Encore trente minutes de course !
André Moynet venait dé boucler son tour en 5′ 50″, restant plus que jamais hors de portée de ses poursuivants.
15 h. 40 ! Sur le bord de la plate-forme de leur stand, René Bonnet et sa femme mâchaient du chewing-gum à cent à l’heure.
Quelques instants auparavant, M. Jean Panhard était venu dire aux vainqueurs en puissance :
« Il parait que nous vous rendons cardiaques, je suis désolé, sincèrement désolé….
Moins douze ! On attendait René Moynet.
Cinq minutes : « Attention ! » Crie un mécano.
Une voiture bleue apparait sortant du Virage de Maison-Blanche.
« C’est lui ! »
C’était la Renault numéro 63…
Sept minutes ! René Bonnet se dressait, haletant, Moynet aurait dû passer depuis 65 secondes !
Huit minutes ! Neuf… Dix… Once minutes !
Mme Bonnet baissa la tête tandis que Mme Gignoux tripotait nerveusement ses chronos désormais inutiles.
Son mari venait de passer au volant de la 58, donnant d l’équipe D.B., à son apparition au loin, un grand coup au cœur.
Charles Faroux était depuis un bon moment déjà sur la ligne d’arrivée.
Deux taches bleues sortirent d’un nuage de poussière soulevé par un DC 4 qui atterrissait.
Elles allaient, lentement, lentement, lentement.
« Ils arrivent ! Cria quelqu’un.
Mais, un mètre avant la ligne, les deux arrivants s’arrêtaient, attendant — ultime tactique — la fin des 24 heures. C’étaient les Pan bard n°61 et 81 !
René Bonnet s’enfuit alors que des milliers de voix acclamaient la Jaguar victorieuse. »
UNE HEURE D’ANGOISSE
Nous suivîmes le brave pilote. Des larmes coulaient doucement sur ses joues fardées de poussière :
« C’est fini ! Je baisse le rideau…. » dit-il d’une vois d’enfant.
Son fils Claude sanglotait dans un coin du stand, subitement déserté.
16 h. 8′ !
« Il arrive I C’est lui » hurla M. Lejard.
« C’est «foutu» quand méme » répondit Bonnet.
Deux Minutes après, André Moynet surgissait, haletant.
« J’ai tout fait, tout pour te la ramener »
Et le député-pilote d’expliquer :
« ça gazait au poil quand le moteur a calé net, après les Hunaudières.
J’ai fait voler le capot, changé de bobines. Des clous ! Les bougies, alors ? J’avais 40 de fièvre. Tu te rends compte, on la tenais, cette victoire. Le moulin a toussé, puis… c’est reparti. Tu crois qu’on est refait ? »
16 h. 15.
Bonnet reprit espoir. On l’entraina.
« On l’a d’un poil ! » lui dit Charles Deutsch.
16 h. 25 !
Le speaker : « Classement de la Coupe Biennale à l’indice de performance, première : voiture 57… 1.317 »
Ce fut la ruée. Effaré, Bonnet voulut se dégager. Il disparut dans la mélée.
Cinéma, photographe, congratulations officielles, embrassades, bousculades et tout et tout.
Claude, ce fiston, y allait d’une nouvelle larme de joie, car, cette fois, son Papa avait gagné.
Et bien, non !
« Attention, nous disait Erie d’Ornhjelm, il y a du doute. La 61 a sans doute gagné de… deux millièmes ! ».
VOIR LA PHOTO DE L’EQUIPE EN ATTENTE DU RESULTAT PAGE 245 DANS LE LIVRE D’ALAIN GAILLARD
Réunion des commissaires. Une erreur avait été commise à l’annonce du résultat. Bonnet et Moynet sautaient de la voiture officielle qui allait démarrer pour le tour d’honneur.
17 h. I5,
Nouvelle annonce : « Rectification : première : voiture Panhard n°61, pilotée par Pierre et Robert Chancel, 1.319 ; deuxième : voiture Panhard DB n°67, pilotée par René Bonnet et André Moynet…
C’était fini. La chance avait lâché le malheureux Bonnet à la dernière des 1.440 minutes de la course « Sa course ». Et l’homme de la DB venait de vivre l’heure la plus terrible de sa vie »
Charly RAMPAL (Sources journal L’Equipe )